_____Rarement je suis rentré seul chez moi le soir : combien de femmes ont-elles partagé mes nuits, me permettant d'entretenir l'illusion que la vie reprenait ses droits, le désir aussi, après tout j'étais resté un homme, le même qu'avant, ou presque, qui aurait pu m'empêcher de ne pas m'éprouver vivant ? J'ai oublié le nom, le visage, de presque toutes ces femmes avec lesquelles j'ai essayé de gagner le large. Certains détails me reviennent, mais ce sont des images isolées : je ne peux pas les rattacher à la femme qui les possédait. Mes compagnes, mes " accompagnatrices ", ne sont jamais restées longtemps : très vite elles s'en allaient, dès qu'elles comprenaient que ce qu'elles avaient d'abord pris chez moi pour du détachement était du vide ; or les femmes savent que le vide engendre le vide, alors elles me quittaient, avec douceur, sans oser me dire quoi que ce soit : car que peut-on dire à un naufragé ? Combien de fois suis-je rentré chez moi le soir en découvrant un appartement vide... Je m'étais habitué à ces désertions, je devrais même dire : elles me soulageaient, car depuis que Clara n'était plus là plus personne ne m'était essentiel, je ne parvenais pas à m'attacher aux femmes avec lesquelles je passais mes nuits. Elles étaient là, à mon côté, souvent attentionnées, elles me distrayaient, je m'accommodais de leur présence, mais celle-là ou une autre... Il n'y avait plus de sens à rien. Je n'étais nulle part, ou plutôt, en dehors de tout. Devant moi la vie passait comme un rêve.
_____Seule Pascale est restée. Je ne sais pas pourquoi. Elle aussi, très vite, a compris que je n'avais pas grand chose à lui offrir. Pourtant elle est restée. Elle a été formidable. Si la vie avait été différente,
sans doute aurions-nous pu être heureux.
L. Tardieu - Puisque rien ne dure