______Pour commencer, le début de l'amour - la peur que c'est. La naissance, on a froid, on a mal, on a peur. L'angoisse est le signe initial de l'amour, comme elle en signe aussi la fin, c'est même une chose étrange, cette symétrie : l'amour commence comme il finira, il finit comme il a commencé, par cet effroi qui serre le c½ur autour d'un vide, cet appel d'air entravé qui coupe le souffle comme un appel à l'aide. Voilà ce qui lui arrive, à H, cet évènement heureux et malheureux : elle vient au monde, elle subit la naissance de l'amour, cette naissance qu'est l'amour. L'amour commence comme on vient au monde, c'est âpre, ça râpe et ça fait mal, l'air déchire et manque à la fois, on voudrait crier au secours, on est faible et nu, à découvert, on a peur, on est innocent : on naît la mort dans l'âme. On naît la mort dans l'âme parce qu'on sait tout, on doit bien le savoir, on n'aurait pas peur sinon. Ça s'est déjà passé autrefois, la rencontre a déjà eu lieu, on s'est déjà vus quelque part. On naît à l'amour en se souvenant du passé, même quand on a quinze ans et que c'est la première fois - ce n'est jamais la première fois : dans les battements du c½ur en alerte, on n'est pas de la dernière averse, on sait comment il vient, on se souvient de ce qu'il devient, on connaît l'avenir aussi. Tomber amoureux, c'est naître en se souvenant d'être né, aucune naissance n'est naïve, c'est vieux comme le monde. Quelque chose se rejoue, qui fait trembler, on a déjà marché dans cette jungle, aux aguets, menacé, mais quand, mais où, la peur ne dit pas tout, la peur a ses secrets - on enrage, on s'émeut, on perd courage : on n'a pas demandé à naître.
Camille Laurens - Ni toi ni moi